A l’heure où la lutte contre le salafisme est au cœur des préoccupations de notre premier ministre, il serait fort utile de considérer l’enseignement laïque des religions, notamment de l’islam comme salutaire. Leur place a en effet été réduite dans les nouveaux programmes d’histoire dans le cadre de la réforme du collège suite aux attaques répétées d’une frange de la gauche qui n’a semble-t-il pas compris l’importance de cette étude.
L’omniprésence de l’islam au centre du débat ces derniers jours malgré les mouvements sociaux et les scandales financiers doit nous amener à la question suivante : quelles sont les connaissances que nous avons des religions et de l’islam en particulier ? A force d’utiliser les termes islam, islamique, islamisme ou salafisme, on en finit par se perdre et par ne plus savoir ce que l’on désigne. Il en résulte que pour bon nombre des personnes, la connaissance de l’islam se résume à ce que les médias nous en donnent, une vision partielle, partiale et souvent anxiogène.
L’école devrait donc être en mesure d’appréhender le fait religieux d’une manière un peu plus frontale vu ce retour de l’influence religieuse dans le débat républicain. Malheureusement, les nouveaux programmes du collège qui seront mis en place dès la rentrée 2016 ne régleront pas le problème, bien au contraire.
Combien de fois ai-je entendu cette question des élèves de sixième dans mon collège de banlieue parisienne: Pourquoi on n’étudie jamais l’islam à l’école ? En sixième, pour des raisons chronologiques, on étudie les civilisations polythéistes (mésopotamiennes et gréco-romaines), juives et chrétiennes. L’islam en histoire est étudié en cinquième. Les programmes d’histoire au collège qui dataient de 2008 étaient bien équilibrés entre l’islam (la religion) et l’Islam (la civilisation musulmane). Les nouveaux programmes applicables dès la rentrée 2016 réduisent clairement la partie religieuse de cette étude pour mettre en avant la partie civilisationnelle et les contacts des empires musulmans avec les empires chrétiens, carolingien et byzantin. C’est selon moi une erreur.
POURQUOI ÉTUDIER LES CROYANCES RELIGIEUSES ?
Régis Debray dans son petit fascicule sur l’enseignement du fait religieux à l’école paru en 2002 chez Fayard utilisait un terme explicite : faits de croyance. Ces faits de croyance se situent à cheval entre des faits attestables et des croyances : l’existence du paradis n’est pas attestée mais cette croyance amène néanmoins des hommes à renverser le cours de l’histoire, les événements récents ne font que le confirmer. On ne doit donc pas ignorer ces croyances car le fait religieux est un fait sociétal, structurant qui lui donne sa place comme objet d’études dans l’enseignement public. Les professeurs doivent simplement délimiter leur champ d’action en respectant la laïcité (devoir de réserve, stricte égalité entre croyants et non croyants, bien distinguer une vérité historique d’une croyance religieuse en utilisant le conditionnel lorsque l’on parle de révélations prophétiques par exemple).
Le risque étant évidemment de faire un enseignement religieux où la croyance aurait le même statut que le savoir. La connaissance des religions doit se faire au même titre que celle des sciences ou de l’athéisme qui font partie d’une culture globale.
COMBATTRE L’INCULTURE RELIGIEUSE, C’EST COMBATTRE LE TERRORISME
Enseigner les croyances religieuses est indispensable car on se rend également rapidement compte de l’inculture religieuse de nos élèves, notamment de nos élèves musulmans. Celles-ci sont basées sur des stéréotypes (l’islam ne serait que la religion des arabes par exemple) des détails de leurs religions (ne pas manger de porc ou manger halal seraient pour certains des piliers de l’islam). Quand on leur enseigne l’islam, on leur rappelle ainsi que la fête du sacrifice de l’aïd est la commémoration d’un événement biblique, celui d’un hébreu Abraham. Ils sont aussi stupéfiés d’apprendre que certains rites islamiques ressemblent à ceux des juifs et des chrétiens (casher/halal ou ramadan/carême). La figure d’Abraham, commune aux trois religions monothéistes est également intéressante à étudier tout comme la présentation des similitudes entres les langues arabe et hébraïques, sémites toutes les deux (shabat/sabt pour samedi ou shalom/salam pour la paix). Beaucoup apprennent enfin que Dieu, Yahvé ou Allah ne sont pas trois dieux différents et que des millions d’arabes chrétiens prient Allah dans des églises en Égypte, en Palestine ou en Syrie.
A cette inculture religieuse s’ajoute des préjugés des musulmans sur eux-mêmes. Beaucoup d’adolescents considèrent leurs religions comme un facteur supplémentaire de leur (prétendue) non intégration dans la société française s’ajoutant à leurs conditions sociales souvent inférieures. Jésus serait ainsi le prophète des « Français » qui vivent en pavillon à l’opposé, Mohammed serait le prophète des arabes ou des noirs (musulmans) qui vivent dans des cités HLM. Ce constat est triste mais il est souvent établi. Bien heureusement, l’élévation sociale et culturelle de bons nombre de Français de confession musulmane à tendance à faire reculer tous ces stéréotypes et préjugés.
Enseigner l’islam, c’est aussi participer à cette lutte contre l’enrôlement de jeunes Français d’obédience musulmane dans le terrorisme porté par l’Etat islamique. Jean-Pierre Filiu professeur des universités en histoire du Moyen-Orient à Sciences Po Paris explique très bien cela depuis plusieurs années déjà. Dans une interview au journal Le Monde en 2014, on pouvait lire cela: « On continue de regarder comme un phénomène religieux ce qui n’est qu’un phénomène politique. Daesh est une secte. Elle frappe d’autres musulmans. Son discours totalitaire ne peut prendre que chez ceux qui n’ont aucune culture musulmane. Plus vous aurez de culture religieuse, moins vous serez susceptible d’y adhérer. On est dans le monde de l’infra-religieux, de la sous-culture. A cela il faut ajouter la dimension apocalyptique de son discours, propre aux sectes, que l’on trouve sur Internet. C’est le domaine de la superstition. Cela ne peut attirer que des enfants de Facebook et des jeux vidéo. C’est pourquoi je ne crois absolument pas à l’idée de déradicalisation. »
ENSEIGNER LE FAIT RELIGIEUX CE N'EST PAS FAIRE DU PROSÉLYTISME
De nombreuses personnes ont exprimé l’année dernière à l’annonce de ces nouveaux programmes leur stupéfaction en apprenant que l’islam était enseigné à l’école. Cela faisait pourtant longtemps que c’était le cas mais l’islam fait peur alors que c’est clairement l’inculture des djihadistes qui devraient nous terroriser.
Avec toutes ces tensions, bon nombre d’enseignants étaient aussi frileux lorsqu’ils étudiaient les textes issus des différentes sources de l’islam (les hadiths, actes et propos de Mohamed, la Sira, biographie du prophète et le coran). La peur de mal faire certainement face à des élèves musulmans parfois critiques lorsque l’on parle de leurs religions. La peur surtout de ne pas respecter la laïcité en enseignant ces textes qui fixent les croyances des musulmans.
Un de mes anciens chefs d’établissement a déjà eu le droit à un appel d’un parent inquiet. Normal, un professeur d’histoire avec un nom maghrébin qui enseigne l’islam et sa civilisation, c’est potentiellement un prosélyte… Évidemment que non. La laïcité ce n’est donc certainement pas le déni du fait religieux mais une connaissance de celui-ci dans une optique de tolérance tout en en refusant ce qui nuit à ce principe républicain : le prosélytisme et la volonté d’imposer une prérogative religieuse dans un service public.
L’enseignement de l’islam et des autres religions correspond donc aux finalités civiques de l’école. Il faudrait donc peut-être y penser au lieu de se concentrer quand il est trop tard sur la déradicalisation de jeunes musulmans ou sur la lutte contre l’islamophobie (ou devrais-je dire racisme anti-musulman pour faire plaisir à ceux qui réfutent cette appellation), ces deux fléaux se nourrissant évidemment de cette inculture.
« L'ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence...Voila l'équation » (Ibn Rushd, dit Averroès)"